
Synopsis
Dans les années 1980, à Gotham City, Arthur Fleck, un comédien de stand-up raté est agressé alors qu’il ère dans les rues de la ville déguisé en clown. Méprisé de tous et bafoué, il bascule peu à peu dans la folie pour devenir le Joker, un dangereux tueur psychotique.
__Allociné__

Mon avis : ♥
C’est assez incroyable de se dire que le studio qui a produit le catastrophique Suicide Squad, le bancal Batman v. Superman, et le vraiment pas bon Justice League, souffrants tous les trois du syndrome des « producteurs envahissants », a cette fois eu l’audace de laisser une liberté quasi totale à Todd Phillips pour réaliser son film, son histoire, son interprétation du Joker, sans lui mettre le moindre bâton dans les roues. Car je ne vais pas tourner autour du pot, Joker est un excellent film, un chef d’œuvre, ramenant DC/Warner à ses anciennes gloires de l’époque The Dark Knight.
Quasiment tout fonctionne dans Joker. Il n’y a presque rien à jeter, quelques infimes longueurs par moment, une violence éventuellement un tout petit trop présente mais vue la réussite de tout le reste, ces défauts iront directement à la corbeille. La caméra de Todd Phillips est superbe, sa mise en scène largement inspirée. Sa photographie et ses choix colorimétriques sublimes. Le film est riche de symboliques vraiment bien trouvées. Le scénario, hyper intelligent, frôle la perfection ; sans tenter d’être extrêmement compliqué par des préparations/paiements ou d’autres artifices du genre, il narre l’histoire d’un homme piétiné, au sens propre comme au figuré, par une société cruelle et égoïste. Avec une forme de mélancolie, nous assistons impuissants, fascinés et bouleversés à l’effondrement psychologique d’un homme. Joker n’est pas qu’une simple origins story, bien qu’elle en ait tous les codes, c’est une histoire avec un début, un milieu et une fin ; le scénario tient seul. Sans user de fan service, il présente la naissance d’un des pires vilains de la pop culture. C’est là le véritable coup de maître du film, il présente un personnage, cruel, horrible et maléfique et parvient à nous faire éprouver une forme d’empathie pour lui ; tandis que les précédentes interprétations montraient un Joker unidirectionnel, le Joker de Todd Phillips est rempli de nuances, la vie ne lui fait aucun cadeau, on a de la peine pour Arthur Fleck, détruit par tout ce qui l’entoure. On en arrive même à se dire que d’une certaine manière, le Joker l’a sauvé. L’ambiguïté du personnage est absolument terrible !
Sa psychologie torturée est sublimée par la composition de la violoncelliste Hildur Guðnadóttir, qui, à l’aide de quelques percussions très rythmées rappelant un certains Hans Zimmer, et surtout d’un violon aussi désaccordé que le personnage, l’accompagne tout au long du film d’une manière vraiment aboutie.

Joker est une métaphore complète de notre société. La pire version anticipatrice qui verrait l’effondrement de notre système à bout de souffle, n’attendant qu’une simple étincelle pour s’embraser. Durant les deux heures de film, la pression monte progressivement, opposant les riches de Gotham, aveuglés par leur cupidité et incapable de remarquer la misère grandissante dans les bas quartiers de la ville, aux pauvres vivant dans l’insalubrité la plus totale. Le film présente même un Thomas Wayne (le père de Batman), loin, très loin de la version idéalisée que nous avions eu jusqu’ici sur grand écran. De mémoire, et sans être un absolu connaisseur du comics, jamais les cartes n’avaient été autant redistribuées, faisant des Wayne les vilains de l’histoire et du Joker la victime.
(Pour éviter toute ambiguïté, le métrage n’oublie pas de nous présenter l’instabilité émotionnelle et psychologique du personnage).
Le choix d’avoir placé l’histoire au cœur des années 80 est une excellente idée artistique. Cette époque amène le film tout droit dans une mélancolie crasseuse, au cœur de la récession économique de l’époque. Les couleurs quasiment toutes grisâtres, collent parfaitement à cette ambiance poussiéreuse. Le tournage, intégralement au cœur de New-York, accentue le sentiment de réalisme et plonge sans difficulté le spectateur dans ce mal-être général. D’ailleurs, Phillips réussi là où Nolan avait échoué : la Grosse Pomme s’efface pour laisser place à un Gotham plus vrai que nature.

Enfin, impossible de ne pas parler de la performance exceptionnelle de Joaquin Phoenix, qui disparait entièrement sous les traits d’Arthur Fleck et du Joker. En plus d’une transformation physique impressionnante laissant apparaitre un corps squelettique et désarticulé, il livre une palette d’émotions ahurissante qui une fois encore, déstabilise autant qu’elle fascine, à aucun moment il ne caricature la folie, sa justesse est impressionnante. Le rire, si symbolique de la folie du Joker, est ici un élément central du scénario, questionnant notre rapport aux personnes souffrants de troubles mentaux ; alors que le visage de Phoenix rit, ses yeux appellent à l’aide. Au rythme de longs monologues ou de danses possédées, il porte le film sur ses frêles épaules, partageant l’écran par intermittences avec le reste du casting. Et dans l’allure, il parvient à donner une dimension charismatique à son personnage lorsque le Joker se réveille véritablement, abandonnant dans le caniveau le si fragile Arthur Fleck. Difficile de ne pas voir l’ombre d’Heath Ledger planer au dessus de ce Joker inspiré mais loin de n’être qu’une copie. Comment ne pas réclamer à juste titre un Oscar pour cette interprétation prodigieuse ?
Joker est un chef d’œuvre qui marquera l’histoire du cinéma et dont on parlera encore dans dix ans. C’est un film qui vient du cœur, du cœur de Todd Phillips et du cœur de Joaquin Phoenix. Le film est si violent, percutant, poignant et déchirant, qu’il est vraiment difficile de pas sortir un peu secoué du cinéma. Joker bouleverse autant qu’il dérange. Sans chercher à en faire un symbole, Phillips raconte de manière magistrale la chute progressive d’un homme brisé.
S’il y a des monstres qui fascinent, ce Joker en est un.

Informations
Joker de Todd Phillips (Very Bad Trip, Very Bad Trip 2 , Very Bad Trip 3) avec Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beet – sorti le 9 octobre 2019